Les Fables de Maître Lie PDF

GYRIQUE SUR LE CONSULAT DE MALLIUS THEODORUS. I, II, III, IV, V, VI, VII, VIII, X, XIV, XV, XVI, XVII, XIX, XX, XXI, XXV, XXVI, XXVII, XXVIII, XXXIV, XXXV, XXXVI et XXXVII. Didier, sur le livre de la vie de saint Les Fables de Maître Lie PDF. De la mort et de l’apparition du bienheureux Martin.


Si nous publions, après Les Œuvres de Maître Tchouang, ces Fables de Maître Lie autre écrit majeur du taoïsme philosophique, plus connu sous le titre de Vrai Classique du Vide Parfait, ce n’est pas que nous ayons l’intention de  » diversifier nos activités  » en créant une collection de  » Classiques du taoïsme « , mais parce que s’y retrouve la même verve satirique, teintée ici d’accents utopiques. La liberté de ton, l’audace critique et la dérision à l’endroit de tout conformisme nous donnent la mesure de l’étroitesse de nos pensées et de nos moeurs. On se prend à rêver que ce livre, venu du fond des âges, en redorant pour un temps  » le blason des chimères « , parvienne à en tirer quelques-uns du cauchemar collectif où nous maintient cet univers factice en décomposition.

Jean COCTEAU, ayant été élu par l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Rémy de Gourmont disait que chez Edmond Rostand la chance est une des formes du génie. Rostand fut porté sur ce siège par des fées rapides et dans un tumulte d’ailes qu’il évoque autour de la naissance d’Henri de Bornier. Lorsque Cyrano de Bergerac tournait toutes les têtes, j’imagine un jeune sorcier de Condorcet déclarant aux élèves de ma classe que j’occuperais un jour à l’Académie, le fauteuil de leur idole. Le vieux Collège se serait écroulé sous les rires. Oui, Messieurs, je ressemble pas mal à ces équilibristes en haut d’une pile de chaises. Rien ne manque à la ressemblance avec cet exercice périlleux et même pas le roulement de tambour traditionnel qui l’accompagne.

Vous comprenez donc ma crainte d’avoir à me maintenir pendant une heure dans une position incommode, et feignant l’aisance, puisque tout effort visible manque de style et que notre travail doive toujours effacer notre travail et n’afficher jamais la grimace dénonciatrice des efforts qu’il nous coûte. Vous m’objecterez que cette gêne fut la même pour vous tous. Hélas, je crains qu’elle ne me soit pire, car je vous avouerai bientôt à quel point je dissimule une maladresse native sous un faux air désinvolte et que tout ce qui peut être pris chez moi pour une danse n’est qu’un réflexe instinctif, une manière instinctive de rendre moins risible une interminable chute dans les escaliers. Il faudra que j’en use avec franchise et que j’évite de m’endimancher en paroles, ce vers quoi nous poussent inconsciemment un lieu historique et l’intimidante allure de notre costume. Vous connaissez, Messieurs, la famille à laquelle on ne peut ni se vanter ni se plaindre d’appartenir, car loin d’être un privilège, elle relève plutôt d’une fatalité que Verlaine baptise malédiction.

Famille d’artistes qui, pour ne pas alerter la police de l’ordre social, pour vivre légalement en règle, doivent ajouter un poids postiche au poids insuffisant qui les retient mal sur terre. Bref les membres de cette famille un peu fantôme et transparente deviennent artificiellement terrestres lorsqu’ils chaussent des bottes de scaphandre pour ne pas rejoindre à toute vitesse on ne sait quelle surface mystérieuse. Or, parfois, las du no man’s land où leur particularité les range, certains d’entre eux veulent qu’on les prenne par la main et entrer dans la danse. Vous mesurez ce que votre Compagnie leur offre avec, à l’inverse de l’anneau de Gygès, qui rendait invisible, un confortable fauteuil de visibilité ?

C’est bien le désir d’un fantôme de participer au règne des vivants qui m’a poussé vers vous, un peu l’envie d’un debout pour une place assise et la soif d’un romanichel des roulottes pour un point fixe. Et comment sourirai-je d’une épée propre à défendre cette place et ce point, épée que nos amis nous offrent sans doute afin de nous défendre contre nous-mêmes. Qui donc avez-vous laissé s’asseoir à votre table ? Un homme sans cadre, sans papiers, sans halte. C’est-à-dire qu’à un apatride vous procurez des papiers d’identité, à un vagabond une halte, à un fantôme un contour, à un inculte le paravent du dictionnaire, un fauteuil à une fatigue, à une main que tout désarme, une épée. Vous souvenez-vous, Messieurs, d’une farce de Charles Chaplin, qui se coiffe d’un abat-jour et devient lampe pour échapper à la police ?

Après quarante années de fuite en zigzags devant une chasse à courre qui sonne de la trompe à mes trousses, votre indulgence m’immobilise sur un socle avec cet air d’être un peu statue et même, oserai-je le dire, un peu buste, auquel les chasseurs et la meute se laissent prendre. En outre, qui connaît le véritable auteur des œuvres d’un poète ? Voilà encore de quoi embrouiller la piste. Et voilà, il me semble, bien des titres à la gratitude que je vous exprime du haut de ma pile de chaises avant de m’y balancer dangereusement. C’est qu’à force d’éviter la raideur du dimanche, je ne tombe dans l’excès contraire et n’élude la pompe d’un discours en vous entretenant à bâtons-rompus. Mais vous verrez bientôt que tant de méandres nous conduisaient en ligne droite à une des figures les moins tortueuses qui fussent : celle de Jérôme Tharaud. Mon bâton était victime des eaux déformantes du rêve.

Car il est possible que je dorme debout, et n’osant imputer ce qui m’arrive à mes seuls mérites, je me demande si je ne m’éveillerai pas dans ma chambre, Gros Jean comme devant, et si l’honneur que vous me faites ne vient pas de ce que le rêve est la forme sous laquelle toute créature vivante possède le droit au génie, à ses imaginations bizarres, à ses magnifiques extravagances. Au reste, il importe de vous avouer vite quelque chose qui confirme ce sentiment de rêver que j’éprouve : jamais encore je n’avais mis les pieds sous la Coupole. C’est la première cérémonie de cet ordre à laquelle j’assiste, et la situation qui permet d’être ensemble acteur et spectateur n’est-elle pas classique dans le répertoire théâtral du rêve ? De l’Institut, je ne connaissais que les murs qui prennent le soir une irisation de perle, les murs et le socle vide où j’aimerais voir Jean-Jacques remplacer Voltaire, ayant toujours préféré le cerf au chasseur et les maladresses de l’un à la malice de l’autre. Guillaume Apollinaire disait que la Seine coule, maintenue par des livres.